Le jour où...

27 juil 2017Témoignages

Voici un témoignage poignant et puissant sur l'éveil de la pensée et sur l'importance de susciter les évocations auprès d'enfants en grandes difficultés. En effet, Karine, psychomotricienne, travaille dans un centre pour enfants sourds ou malentendants. L'enfant dont elle nous parle est une enfant sans interactions avec son environnement, sourde.

LE JOUR OU ...

... J'ai vécu l'expérience de la perception dissociée.

La perception dissociée ... pour croire en son efficacité, il faut l'avoir vécue. Mais pour la vivre, il faut accepter de remettre en question sa pratique habituelle et il faut se préparer ... « à se prendre une grande claque ». Et c'est ce qui s'est passé pour moi ... Cette expérience a radicalement changé ma perception et de fait ma façon d'agir.

Face à cette petite fille, je me sentais complètement démunie. D'ailleurs, dès que j'ai entendu parler d'évocations, je me suis immédiatement demandé ce qu'elle pouvait bien évoquer. Et la réponse qui m'est venue spontanément a été : « pas grand chose apparemment ».
Alors, je me suis dit que la perception dissociée, c'était un peu : « le chemin de la dernière chance », le « de toute façon, on n'a plus rien à perdre. »

C'est une petite fille très inhibée, qui ne manifeste aucune initiative. Ni le contexte de la situation, ni l'imitation des autres ne lui permettent d'agir sur son environnement qu'elle subit de manière très passive.
Elle n'a aucune utilisation spontanée du matériel. Par exemple, à 3 ans, elle n'empile pas les cubes, ni ne transvase des éléments d'une boîte à une autre;

J'essaye par tous les moyens d'obtenir d'elle qu'elle agisse sur son environnement dans le seul but qu'elle y prenne du plaisir.
Je vais même jusqu'à provoquer son mouvement en tenant sa main, pour lui permettre ne serait-ce que de tenir un objet dans sa main.
Sans succès évidemment. Je suis au bord du découragement, sans plus aucune solution, d'où mon dépit !

Reste la perception dissociée que je m'empresse d'appliquer dès que je revois cette petite en séance individuelle.

Je choisis 3 pièces de bois de tailles différentes. Je fabrique une tour, en mettant la plus large pièce sur la table, empilant les autres dans l'ordre décroissant de taille.
Je l'incite à regarder le modèle mais son regard est fuyant et ne se fixe pas plus de quelques secondes. Je cache le modèle. Après quelques secondes, je lui remontre la tour et l'invite de nouveau à fixer son regard. Puis je le cache à nouveau.
Je lui donne alors 3 cubes identiques au modèle que je pose devant elle à plat, de façon aléatoire.
Tout d'abord, il ne se passe rien. Je remontre le modèle, toujours en l'encourageant à le regarder puis à le mettre dans sa tête, puis je le cache. Je lui redonne les pièces que j'avais écartées.
Et là, tel un miracle, voilà qu'elle commence à toucher les pièces et à les déplacer. Puis, elle s'arrête, me regarde. Si l'expérience devait s'arrêter là, je considérerai déjà que cela est un succès, mais grisée par ce résultat, je poursuis enthousiaste. J'interprète son regard et lui remontre le modèle .Si jusqu'alors, elle donnait l'impression de ne pas regarder, cette fois, je vois bien qu'elle regarde attentivement ; Je le cache.
Elle reprend sa manipulation et cette fois-ci, elle commence à placer les cubes les uns derrière les autres, dans une tentative de classement, me semble-t-il. Puis de nouveau, elle s'arrête, me regarde, me sourit ; Elle qui habituellement n'exprime pas de plaisir à faire ou à bouger, j'interprète ce sourire comme une manifestation de plaisir. C'est comme si elle disait : « j'ai compris ce que tu attendais de moi. »
Je lui remontre le modèle, le cache et elle reprend sa manipulation.
Cette fois-ci, elle ébauche un empilage. Elle cherche, elle manipule, fait, défait, recommence. La réflexion est enclenchée, je me sens euphorique.
Puis, elle s'arrête et regarde la planche derrière laquelle le modèle est caché. Je le lui dévoile.
Dès qu'elle se remet à manipuler, sans aucune intervention de ma part, je cache le modèle.
Au bout de quelques essais, elle parvient à empiler les pièces, mais au lieu de les poser à plat, elle les pose debout sur la tranche.
Et enfin, après avoir renouvelé l'opération, puisqu'à chaque fois, c'est elle qui manifeste la demande de revoir le modèle, elle réussit à empiler les pièces de bois dans l'ordre rigoureusement identique au modèle.
Vite, je m'empresse de la féliciter chaudement avec force effusion car je sens bien que si je la laisse hésiter, elle détruira son œuvre, et je ne suis absolument pas persuadée qu'elle pourra renouveler, ce que je considère comme un exploit.

C'est comme si la perception dissociée lui avait donné accès à une partie de son cerveau jusque-là inaccessible. Comme si une porte s'était ouverte sur une immensité de possibilités, comme si enfin, on apercevait une lumière au bout d'un long tunnel.

L'euphorie que j'ai ressenti à l'issue de cette séance est à la hauteur du découragement qui l'a précédée.
Au plaisir de la réussite, s'est ajouté celui du plaisir exprimé par cette petite fille et surtout celui provoqué par les perspectives qui d'un coup s'offrent à nous.

Depuis ce moment, j'ai enfin l'impression d'avoir trouvé la clé pour accéder à cette petite. Je peux utiliser la perception dissociée dans toutes les situations d'apprentissage que je lui propose et décliner à l'envi cette façon de faire.

De ce fait, j'ai pu l'amener à réaliser des gestes que je m'échinais jusque-là à lui apprendre sans succès. Comme par exemple, le fait de lâcher un objet dans la perspective de le lancer. L'étape préalable au lancer étant la capacité à lâcher donc desserrer les doigts. Ce geste ci semblait impossible. Avec la perception dissociée et la mobilisation des évocations, elle a pu vivre le geste mentalement pour parvenir à le réaliser.

Convaincue et persuadée de l'efficacité de la perception dissociée et du pouvoir des évocations, je m'efforce désormais d'appliquer ce principe à toutes situations thérapeutiques. Les résultats et les perspectives me semblent très prometteurs et passionnants à exploiter.

- Karine -

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Auteur

  • La peur est l'écran que l'homme met entre lui et sa liberté.
    Antoine de La Garanderie
  • On a pu dire de l'éducation qu'elle n'est ni un dressage ni un fruit de contraintes : éduquer c'est aider l'homme à s'éveiller à lui-même ; c'est sauver sa vocation d'homme ; en somme c'est lui permettre de s'éduquer lui-même.
    Antoine de La Garanderie
  • Permettre à l'élève de rencontrer ses pouvoirs de connaître afin qu'il vive un bonheur d'être
    Antoine de la Garanderie
  • L'évocation est une image mentale, visuelle, auditive ou verbale, par laquelle le sujet rend mentalement présent le monde qui l'entoure, la réalité qui est, ou celle qu'il invente.
    antoine de la garanderie
  • Il est évident que la conscience éducatrice, dans sa précipitation, ne pense qu’à présenter des conditions de perception et des modèles d’action. Elle oublie qu’elle a un rôle d’éveilleur de conscience, que la maturité de de l’être humain est principalement d’ordre éducationnel et pas fonctionnel
    Antoine de la Garanderie (colloque d’Angers 1990)